avoir l’air ou pas

Un trilogue de Marie-Jules, Maria Petitpont et Vanina Platine

 

– Il y a cet homme qui passe à vélo et qui crie sa désapprobation “Vous n’avez pas l’air handicapé, vous.” Plusieurs fois. Sans jamais s’arrêter. Fâché. Et personne autour ne dit rien. Petite gêne, mais il suffit de respirer, ou de rajuster les immenses lunettes de soleil mouche qui rendent invisible, en reniflant d’un air décidé.

– Ne me dis pas, petite gueule, que tu as fâché l’Homme à vélo, le Justicier de la cité ?

– Si. Je te le dis. (Tu le connais ?) Parce que ce n’est pas de lui, que je voulais parler, mais de l’air qu’on a, ou pas. Quand on approche cette place de stationnement, justement, qui est souvent occupée par les pressés de toute sorte, qui n’ont pas l’air handicapé non plus, et il faut parfois sortir de la voiture pour faire la circulation.

– Tu comprends là, face à tous ces pressés qui stationnent sans avoir l’air, l’auto-investissement de l’Homme à vélo ?

– Oui. Sauf que quand on veut avoir l’air civique, on frise parfois la contradiction. Mais il faut avancer… Pour situer : tout ça se passe devant une école. Avec un enfant, qui, (finalement ?), n’a pas l’air assez handicapé. (Va-t-on le regretter ?)

– L’Homme à vélo gagnerait du temps si chacun affichait l’air qui lui revient.

– On peut rêver… Parce que pour le moment, c’est surtout une histoire de regards, tout un tas de regards, et on s’y perd parfois un peu, mais il faut avancer, parce que c’est le matin, et que c’est aussi l’heure où les gens sont pressés, avant celle où ils devront se dépêcher de gagner le temps qu’ils finiront par perdre.

(…)

Et si vous mettiez aussi un autocollant à l’arrière de la voiture ? Sont certaines des suggestions faites par les plus prévenants. (Et si on portait tous des tee-shirts : mon fils est handicapé, mon frère est handicapé, je suis handicapé… Et en prime, on pourrait aussi lui coller une casquette ou le symbole à l’arrière de son petit blouson ? L’idée, fait rire l’enfant, tandis que l’image de l’Homme à vélo qui insulte sa maman s’éloigne.)

– Ne serait-il pas plus heureux l’enfant, qu’on le reconnaisse ?

– Oh, tu sais, il ne s’en cache pas. Et pour ce qui est d’être heureux, il n’en a pas seulement l’air. Avancer, on a dit. (Pas avoir l’air.) Tandis que les enfants plus petits lui passent devant pour rentrer.

Après, on est presque arrivé, entre les mises en garde : ne cours pas, tu vas tomber. (Avec autour, les autres petites jambes qui courent et qui ne tombent pas.) Et on fait semblant de ne pas le voir, et on discute posément de la différence, et l’enfant, la plupart du temps (mais pas toujours) s’en fiche, court, et tombe. (Et se relève.)

Il ne reste plus que les escaliers, où les petites jambes se lancent encore mais là, miracle, ça y est : l’enfant a l’air handicapé. Et si parfois, on a pu en avoir l’air gêné ou triste, ce n’était que furtivement.  Parce qu’on est arrivé.

– C’est l’heure d’apprendre…

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2014-09-06 17.14.11

©EncoreUnePhotoPriseAvecUnTéléphoneDansUneRue

5 commentaires

  1. Gilles VIDAL · mars 26, 2014

    Merci, les p’tites gueules, pour ce bon article.
    Je travaille dans un lieu de consultations et de soins pour des enfants qui ont des difficultés psychiques. Nombreux sont les parents qui nous disent:”Ca ne se voit pas sur son visage. Dans le bus, les remarques fusent: Vous pourriez l’éduquer, votre gamin, ça ne se fait pas la façon dont il se conduit!” Aïe, c’est là que ça fait mal!
    Et puis, quand ça se voit, ça n’est pas facile non plus. Une collègue qui a travaillé dans un établissement médico-éducatif me disait: “quand on sortait dans la rue avec les enfants en fauteuil, on avait l’impression d’être devenu transparents.” Réduits à néant, par un regard qui n’arrive pas à trouver la juste distance.
    La maladie la plus violente, c’est la normopathie, et le regard est hyper-normatif. J’ai l’impression que les représentations du monde, ou d’autrui, que l’on peut se constituer avec les autres sens sont beaucoup moins dures. Ce n’est surement pas pour rien que l’on parle d’avoir du “tact”, alors que “le regard est acéré”. En tout cas, l’écoute, c’est important à cultiver si l’on veut, un peu, rencontrer l’autre/semblable.
    Gilles VIDAL

    • les petites gueules · mars 26, 2014

      Merci à vous pour ce commentaire. Pour-suivre… On continue à chercher, et tous les repères sont bons… On en reparlera.

  2. julielaffin · mars 26, 2014

    merci Gilles

  3. Michel CHX · mars 27, 2014

    Extrait d’une de mes nouvelles” C’est dans cette difficulté de représentation qu’achoppent nos relations de Parkinsoniens à notre entourage. Notre prison corporelle présente trop de facettes, trop de variations, trop d’instabilité que rien ne peut être anticipé ou pensé à notre place. Nous-même avons déjà du mal à gérer notre propre complexité. Par nature, l’homme n’aime pas le changement, il s’épanouit dans la réitération car c’est moins fatigant. Il adore acquérir ses comportements comme le chien de Pavlov. Ce faisant, la plupart de nos semblables ne nous sont utiles à rien. Et en effet, mieux avoir un clebs, il aboie et mord le kiné et s’accroche à la jambe de l’infirmière en frétillant de la queue ! Drôle, au moins, n’est-ce-pas ? “

    • les petites gueules · mars 27, 2014

      Mais oui… Reviens vite raconter et nous perdre dans toutes ces facettes, on adore les gens compliqués…

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